mercredi 19 mars 2008

Causeries de Salon

UNE COMÉDIE EN TROIS ACTES




(Foule attendant au stand du Dilettante pour se faire dédicacer le dernier roman d'Anna Gavalda, La consolante).




Acte I

Dimanche 16 mars. 15 heures.
Mon premier Salon du livre! Je n'avais jamais eu l'occasion d'y aller avant cette année. Autant dire que j'attendais cela comme un événement. Je n'ai pas été déçue... D'abord, je me suis rendue compte que même si tout me monde adore lire, et s'impatiente de ce TEMPS FORT LITTÉRAIRE comme moi, il est pourtant de bon ton de le dénigrer. Trop populaire. Trop grouillant de visiteurs. Trop tout, quoi. Le parc des expositions, porte de Versailles? Un hangar à bestiaux. «Je vais vous dire, me confie au téléphone une participante, cela fait trois semaines que je le prépare, je ne pense qu'à ça; mais en vérité, je ne SUPPORTE pas le Salon du livre». Difficile pourtant de ne pas sentir une petite excitation dans cette voix faussement lasse. Moi, à l'inverse, à l'entrée du salon dimanche, j'étais franchement excitée.

16 h 40
A peine arrivée je me rue, pour une raison que j'ignore, au stand Gallimard.

16 h 45
Je suis délogée du stand Gallimard par des policiers qui nous expliquent qu'il faut absolument évacuer les lieux.

16 h 50
Je reste plantée au stand Gallimard, essayant minablement de grapiller quelques moments de flânerie littéraire avant que les policiers ne se fâchent.

16 h 55
Je croise un ami qui m'explique que c'est une alerte à la bombe et qu'il vaut mieux quitter les lieux.

17 heures
Je pars boire une menthe à l'eau avec mon ami dans un café perdu du XVème arrondissement. Je me rends compte que tous les clients de ce bar portuguais sont des exilés du Salon. Le serveur, le front luisant, ne sait plus où donner de la tête.

18 heures

Je rentre chez moi en maugréant. Aurais mieux fait d'aller à la Hune pour trouver des bouquins.



Acte II



Mardi 17 mars, 19 heures

Cette fois-ci, c'est la fameuse «nocturne». Tout le monde est là : éditeurs, écrivains, journalistes, visiteurs... Apéro à volonté. C'est un peu le climax, (comme on dit pour les pièces de théâtre shakespeariennes), de quelques jours absolument intenses d'un point de vue littéraire. Le moment où tout le monde se relâche. Donc, après mon travail, je prends le métro, pour rejoindre mon amie Juliette, qui aime lire autant que moi, et une autre amie, et puis un autre ami... Je suis confiante.

19 h30
Je mets un temps fou à trouver Juliette, et soudain, je vois une foule immense envahir les allées, les flashes crépitent, j'entends des cris et des applaudissements, quelle ménagerie je me dis, quel est l'écrivain qui suscite autant d'engouement, franchement à ce niveau-là c'est quasiment de l'hystérie, et puis je tourne la tête, c'est le stand Grasset, c'est Ségolène Royal.

20 heures
Juliette a soif.


20 h 10

Juliette se fait refouler du stand Joëlle Losfeld pour avoir demandé, tout sourire, une coupe de champagne. «Vous n'avez qu'à acheter nos bouquins» maugrée l'un des hommes du stand.

20h50
J'observe l'attitude typique des gens du milieu de l'édition en situation; je m'amuse de certains écrivains dits "à réseaux" (oh, pas tous), balayant la salle du regard, cherchant une oreille, un journaliste, un éditeur, un autre écrivain, bref quelqu'un d'intéressant à qui parler.

21 h
Juliette s'apprête à quémander du champagne au stand Lagardère. C'est une sorte de cube en verre, avec dedans des gens en costume chic, allure très droite décomplexée et lunettes carrées Bac + 32. «T'es sûre?» je lui dis. «Nan, t'as raison, ils ont pas l'air sympa».

21h12
Au stand Zulma, je félicite un écrivain israélien, Benny Barbash, pour son roman My First Sony, qui obtenu le prix Grand public-Salon du livre d'ailleurs... en rougissant jusqu'aux oreilles.

21h45
Juliette : «J'en peux plus, c'est vraiment tous des cons, quel milieu de merde, moi je m'en vais».

21 h 56
Juliette : «Je t'assure, je m'en vais, et n'essaie pas de me retenir, en plus j'ai faim».


Acte III



22h
Sur le quai du tram Porte de Versailles avec Juliette-épuisée-morte-de-faim et un ami photographe hilare. Soudain, un homme, la quarantaine, un sac de livres à la main, se met à nous parler, et comment avez vous trouvé le salon, demande t-il, et je réponds poliment, ben oui, c'est pas mal, mais il m'interroge plus précidément, et vous quels livres vous ont vraiment frappée ces derniers temps, je réponds, moi vous savez, j'ai lu des romans israéliens, après le reste je ne sais pas trop, il reprend avec emphase, Véronique Ovaldé c'est très bien, ah oui je dis, tiens c'est amusant, vous n'êtes pas le premier à me dire ça, mais tout à fait, je vous en conseille vivement la lecture, répond-il, et nous nous lançons dans une discussion enflammée, mais que faites vous dans la vie, je lui demande, oh moi vous savez, ça n'a rien à voir avec les bouquins, je suis informaticien, et nous parlons comme ça jusqu'à la station Porte d'Orléans devant mes amis hilares, car nous nous trouvons des milliers de points communs, tous les plus farfelus les uns que les autres, moi ma soeur habite Worhmout dit-il, mais c'est incroyable, c'est précisément à Wormhout que vit ma cousine, je réponds, et puis nous parlons de librairies et de Sollers, et là comme tout le tram nous écoute parce que nous parlons fort et que nous rions, même Juliette qui a oublié sa faim, une dame nous regarde en souriant et elle nous lance:


«Moi je trouve qu'à la sortie du Salon du livre, il y a toujours une très bonne ambiance»
.

3 commentaires:

naturellement a dit…

Même expérience que la vôtre : c'était mon 1er salon du livre, avec une bonne séance de papotage sur le quai du tramway ! Pour sûr, j'y retourne l'année prochaine !
http://naturellement.typepad.fr/franck_naturellement/2008/03/salon-du-livre.html

MV a dit…

Très drôle, votre récit d'une journée palpitante. Pour ma part, et hélas pour moi, vous allez sans doute me prendre pour un snob type, mais je ne vais pas "au Salon". J'ai eu l'occasion d'y aller à deux reprises ces deux dernières années, pour signer mes grandes oeuvres (...). Comme auteur, je veux dire comme auteur anonyme, inconnu, méconnu, tout ce que vous voulez, c'est un épisode absolument mortifère, déprimant et anxiogène ; on n'est pas là comme auteur ou écrivain, mais comme VRP de ses propres produits, acculés à rendre un sourire mielleux à la vieille dame qui nous sourit en se demandant si elle nous a vu ou pas à a télévision, ou à ces badauds qui le plus souvent tripotent les livres et les reposent sans un mot ou un regard. J'ai dans ma jeunesse passé quelques mois à vendre des fromages de chèvre sur un marché de campagne, j'en garde un souvenir autrement ému, croyez-moi. Sans compter qu'on n'a même plus le droit de fumer, ce qui fait qu'on n'a même plus le loisir de tuer l'ennui et d'alléger la lourde vague hagarde qui s'abat sur nous.

Le Salon n'a qu'une utilité économique - ce qui n'est pas péjoratif et qui, surtout, n'est pas rien, dans la conjoncture. Il n'a d'intérêt que pour les petits ou moyens éditeurs qui ont besoin de consolider leurs relations ; pour les gros éditeurs qui ont besoin de montrer que leur stand demeure plus gros que celui du voisin ; pour les petites mains de l'édition qui souhaitent quitter leur maison et prospecter une autre ; pour les stars incontestées de l'audimat qui ont besoin de sentir que ça s'émoustille autour d'eux ; pour l'image de la France et de Paris ; mais vraiment, aucune utilité pour la littérature, ici vendue comme des poissons à l'encan - sans compter tous ces "gens du milieu" que vous décrivez parfaitement, et dont le spectacle de la suffisance est parfois une injure, non seulement au bon goût, mais aux Lettres.

Non, vraiment, je suis content que vous ayez fait cette expérience, et qu'elle vous ait semble-t-il davantage amusée que moi. Mais décidément je n'aime pas cette foire aux vanités, je n'aime pas cette gigantesque et piaillante galerie marchande, où le spectacle de l'autre seul importe, et où le livre n'a que faire. Tant pis si je peux sembler ronchon, mais je me dis souvent que le livre doit enfin recouvrer son antre, son intimité inviolable, qu'il doit rentrer chez lui - chez lui, c'est-à-dire dans le secret des lecteurs.

A bientôt ?
Marc

Thibault Malfoy a dit…

En tant que lecteur, on peut quand même trouver des livres intéressants à se mettre sous l'œil...
Pour ma part, j'essaye d'y aller en opposition de phase avec le reste des visiteurs potentiels, histoire de pouvoir respirer.