dimanche 20 mai 2007

LE CHARME DISCRET DE QUELQUES SCENES DE LA BOURGEOISIE CONJUGALE




(une comédie mexicaine grinçante)


Vous lisez ce roman, vous en tombez amoureux, vous en tournez passionnément les pages, vous ne pouvez vous arrêter, vous êtes captivé. Tout de suite, vous pensez à l’une de ces comédies de l’Espagnol Alex de la Iglésia, mélangée à un épisode sous acide de Desperate Housewives. Hé bien, à vouloir tout comparer, vous êtes loin du compte. La vie conjugale, de Sergio Pitol, ne ressemble pas vraiment à ceci et vaut bien plus que cela. Explications.

D’abord, parce que ses personnages sont vraiment affreux. On n’a pas du tout envie de ressembler à Jacqueline Lobato, bourgeoise mexicaine qui se pique de littérature et d’archéologie tout en se plaignant constamment de son mari et qui s’ennuie, un verre de champagne à la main. Dans le genre, on préférait la bucolique Emma Bovary qui, elle, au moins, lisait vraiment des romans. Son époux n’est guère mieux : Nicolas Lobato, wannabe grand industriel, ne rêve que d’une chose : bâtir un énorme complexe hôtelier à la Punta Cana en plein cœur du Mexique. Nicolas est une sorte de Monsieur Arpel répugnant que l’on qualifiera plutôt, pour rester poli, de vulgaire. Sergio Pitol ne cherche pas à ce que nous, lecteurs, nous nous comparions à ces affreux êtres humains. Tant mieux.

Et puis, La vie conjugale vaut pour son intrigue : drôle et bien construite. Jacqueline enchaîne les amants et les tentatives de meurtre. Elles échouent toutes. C’est amusant.

Enfin, La vie conjugale ne cherche point à prouver quoi que ce soit sur le roman et l’adultère. J’en veux pour preuve la sobre universalité de son titre.
Mais alors, effrayé, vous vous interrogerez : c’est ça, la vie conjugale ? Non. Ça, c’est un roman.


La vie conjugale, de Sergio Pitol. Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli. Gallimard, 14,50 euros.

mardi 10 avril 2007

mardi 27 mars 2007

What's the matter with you Rock?





Je suis allée voir Golden Door, le dernier film
d'Emmanuele Crialese.

A la fin du film, cette chanson
de Nina Simone. Sinnerman.


mardi 13 mars 2007

ROCK N ROLL STORY




On la connaissait un peu, déjà, Maylis de Kérangal. Dans l’ordre, on connaissait:


1) Son dernier « roman », deux histoires chez Verticales : ni fleurs ni couronnes, dont j’ai parlé ici.
2) Son écriture hachée, sensuelle, forte, rugueuse.
3) Son amour de la matière, de l’élément, de l’eau, de la puissance, de la mort et du froid.

Tout cela donne, je vous le confie, des « novellas » magnifiques.

Et Dans les rapides est un beau livre.

Maylis de Kérangal s’attaque en effet au rock, et pas n’importe lequel : celui de la fin des années 70. Grande époque, en vérité. On voyait des performances dans des lieux de nulle part, avec plafond bas et lampes Pigeon vacillantes, les filles mettaient des bas à rayures pour ressembler à Debbie Harry et gravitaient autour du CBGB et de Saint Marks Place. Tout le monde commençait comme serveur et finissait rockeur.

Mais là ou moi j’aligne les clichés pour raconter une époque, Maylis de Kérangal, elle, fait vraiment revivre les années Bowie. Par une histoire toute bête, comme toutes les belles histoires. Ses trois héroïnes sont lycéennes, s’emmerdent au Havre, commencent à courir les garçons et ne rêvent que d’une chose : New York, New York. Le problème, c’est que fumer des cigarettes en jouant au flipper dans un PMU du Havre n’aide pas à traverser l’Atlantique. Qu’importe : Blondie passe en concert. Elles iront.

On le voit, le pitch est quelconque. Et alors ? Celui de Madame Bovary aussi.
Par contre, l’écriture de Maylis de Kérangal pulvérise tous les poncifs, tous les Anna Gavaldismes, tous les Camille de Perettismes, tous les Lolita Pillismes qui existent sur cette terre et c’est magnifique. Exemple.

«Après-midi mine de rien. Bar quelconque, brun chamois, huileux, sommeillant de cet ennui visqueux qui entrave les gestes, comptoir barbelé de fanions crasseux à la gloire du HAC doyen des clubs de France, quelques hommes isolés à l’abdomen en boule ploient devant leur verre le cou bientôt soumis à leur colonne en chute, une table de billard attend que le soir tombe».


Elle écrit bien, merveilleusement bien. J’attends d’elle pour la prochaine fois, puisqu’elle en a largement les moyens, un grand roman. Un de ceux qu’on n’oublie pas.
Car non seulement Dans les rapides est à l’image de la musique qu’il évoque –nerveux, tendu, sensuel-, mais il prouve également une chose qui me paraît importante.

La littérature « féminine » n’est pas cantonnée à la description de l’intime. Du tout psychologisant. Du « dialogue de femme ». Du récit polyphonique, à fleur de peau. De l’évocation d’une sensibilité que l’on croit féminine. Cette rentrée littéraire a en effet montré deux choses : le récit historico-épique écrit avec les pieds, mais par un homme, peut ramasser le Goncourt ; le récit historico-psychologico-familialiste, mais écrit par une femme peut ramasser le Fémina. Maylis de Kérangal prouve, avec quelques autres, -mais elles sont si peu nombreuses !- que les femmes ne font pas que du Alice Ferney. Merci à elles.


Maylis de Kérangal, Dans les rapides, Naïve, 12 euros. 120 pages.

vendredi 9 mars 2007

I'll be back... very soon





Mille excuses.

Pour cause de stage intensif, de boulot monstre et de ménage à faire, j'ai du abandonner, pendant quelques petites semaines, la rédaction de ce blog.

Scandaleux.

Mais je n'ai pas arrêté de lire pour autant.
Ni d'écouter de la musique, d'ailleurs.

Résultat : la semaine prochaine, je vous parlerai de Maylis de Kérangal et de son dernier roman, Dans les Rapides. Scandaleux, là aussi, que la presse parle si peu d'elle. Je pense notamment aux Inrocks et à leur dossier "Rock et littérature" de cette semaine, où ils la mentionnent à peine et interviewent à la place l'inénarrable François Bégaudeau, qui a un mot à dire sur tout.

C'est un peu fort !

Donc, moi, je vous parlerai de Maylis de Kérangal; du dernier CD de la saxophoniste Sophie Alour, qui a un son magnifique; de la réédition d'un enquête sur les morgues, menée par Jean-Luc Hennig, chez Verticales; des Microfictions de Régis Jauffret; de Scalpels, de Charles Gancel, un recueil de nouvelles où des inconnus racontent leurs pires hontes; du dernier album de Michel Portal que je n'ai pas encore acheté.

Bref, je me rachèterai.

Promis.

mercredi 24 janvier 2007

Pass the LP

Tous ceux qui sont nés après 1967 ne connaissent généralement pas Tom Tom Club,groupe new yorkais eighties, pur produit de son époque: le début des années Reagan. Moi, je l'ai découvert la semaine dernière, et j'ai fondu pour cette pop fraîche, innocemment tonique, qui m'a donné envie de gesticuler en tous sens.
A savoir que les deux membres du groupe vivent toujours; ils travaillent notamment avec Damon Albarn, de Gorillaz.



mardi 16 janvier 2007

Petit éloge d'un éloge d'un éloge d'un éloge de....




Toujours intéressant de voir naître une collection : celle dont je vous parle a bien réussi son lancement. Ce sont des textes inédits d'écrivains en Folio 2 euros, sur des thèmes intéressants qu'ils ont eux-mêmes choisi, le but pour Gallimard étant probablement de s'attirer aussi un public plus large que d'habitude. On y retrouve Boualem Sansal, Caryl Férey, Régine Detambel, ou encore Richard Millet. Cela donne des textes inégaux, mais toujours agréables. Voyez par exemple ce petit éloge de l'excès de Caryl Ferey, où l'homme raconte sa passion pour Raoul Vaneigem et la biture; le texte est naïf, passionné. Mignon.


Lisez plutôt le petit éloge du temps présent de Jean-Marie Laclavetine, très très réussi, aux textes bien "sentis" sur les femmes ou la politique. Quant au petit éloge de la peau de Régine Detambel, il s'intéresse aux études du psychiatre Clérambault, qui a analysé la passion névrotique de certaines de ses patientes pour les draperies. Ces dames possédaient en effet une attirance érotique pour les belles étoffes. Elle étaient souvent arrêtées par la police, toutes affairées à se masturber dans des cabines d'essayage de la Samaritaine. Régine Detambel a donc ressucité dans son essai ces pratiques sympathiques.

J'approuve.


Tout ça ne vous fait pas comprendre pourquoi en illustration, j'ai choisi de mettre une image de Blinky, le poulet sympa. Deux raisons à cela. D'abord parce que ce happening de 1979 de Jeffrey Vallance, m'a beaucoup fait rire quand j'en ai vu la vidéo. Vallance a en effet décidé de prendre un poulet dans un supermarché et d'organiser son enterrement filmé, avec autopsie et tout le tralala, le tout pour stigmatiser la vilaine société de consommation. Le propos est faible, mais je trouve cela drôle. La deuxième raison, c'est que je préfère Blinky aux couvertures des Petits éloges, qui sont, disons le, particulièrement ratées, un peu ringardes, aux couleurs criardes, à l'intérêt artistique faible. Est-ce comme cela que l'on attire les pauvres lecteurs dans les librairies? Est-ce parce que la collection vaut deux euros? Je vous le demande.




(Exemple réussi de couverture ratée pour livre intéressant)

mardi 2 janvier 2007

L’Art de l’Adaptation : dialogue entre un candide et un sceptique




Le candide -Patrick Artero reprend Brel pour en faire du jazz… Pour qui aime les deux, c’est une grande joie. 
Le sceptique -Reprendre Brel ? La belle affaire ! J’en ai vu tant et tant, de ces musiciens qui parlent en son nom, dans le seul but de vendre toujours plus de disques. Cela n’a jamais été un gage de qualité de s’inspirer de Grand Jacques, loin s’en faut. Regarde Yuri Buenaventura… C’est très mauvais.
Le candide -Oui, mais Patrick Artero n’est pas exactement un inconnu, ni un mauvais musicien. C’est même un très bon joueur de trompette. Et puis, surtout, cet instrument est parfait pour rendre compte de l’art de Brel. Quoi de plus puissant que les trompettes qui annoncent que Mathilde est revenue ? Quoi de plus mélancolique que le cor qui murmure que le ciel est si gris qu’un canal s’est pendu ? Quoi de plus pathétique qu’une trompette qui souligne le retour chez lui d’un homme seul, seul… la bite sous le bras ?
Le sceptique-Tu t’emportes. Reprendre Brel ? Je te le dis : d’autres s’y sont cassés les dents. Brel, ce n’est pas du jazz élitiste et instrumental. C’est de la variété, dans le sens noble de ce terme. Brel n’est pas instrumentalisable. Brel se chante, se parle, se vocifère. S’écoute ! Non pas comme un solo, ni comme un morceau de bravoure de soliste. Brel, c’est une poésie de l’ordinaire. Dans ses chansons, ça pleure à gros bouillons. N’en faisons pas une musique d’intellectuel.
Le candide-Mais écoute donc ! Ecoute ce « Jaurès ». Te souviens-tu de cette chanson, qui parle si bien de la génération Jaurès ? Cette génération perdue, qui s’est tapie sous les tranchées ? Ecoute comme Artero joue Jaurès. Cela sonne comme une sonnerie aux morts. C’est doux, pur, élémentaire. La trompette seule peut faire cela, c’est là sa force. Ensuite, la guitare vient, doucement, nous raconter qu’ « on n’peut pas dire qu’ils furent esclaves… de là à dire qu’ils ont vécu ». On porterait presque le deuil. Cela vaut bien le Jaurès de Magyd Cherfi, non ?
Le sceptique-Oui, c’est beau.
Le candide-Et puis, vois cette chanson un peu oubliée, « A jeun ». On croit l’entendre parler, cet alcoolique qui éructe « Parrrrfaitement à jeeeuuunnn» quand on écoute cette trompette qui pousse, coquine, qui souffle fort et qui gémit…
Le sceptique-Oui, c’est vrai.
Le candide-Tu deviens raisonnable. Sans compter que Brel, c’est peut-être de la variétoche, mais il a su s’entourer, le bougre. « Chauffe Marcel, chauffe ! » disait-il à son accordéoniste, Marcel Azzola, qui soliloque grandiosement dans Vesoul.
Le sceptique-Oui, tu as raison.
Le candide-Ecoute, enfin, cet hommage d’Artero à La Mort, qui devient presque méconnaissable tant elle est tirée en tous sens. Jazz ou salsa, Artero a l’énergie du Brel qu’on voyait cracher sur scène. A ce niveau, conviens-en, ce n’est plus de la reprise… C’est de l’adaptation.

samedi 16 décembre 2006

While My Piano Gently Weeps

Vous vous souvenez du film Closer? Larry, médecin, aime Anna, photographe, qui le trompe avec Dan. Alice aime Dan, mais le trompe quand même avec Larry. Morale du film : finalement, tout ça, c'est pas bien. Hé bien, oubliez Closer. Par contre, souvenez-vous de sa BO : des guitares qui pleurent et des violons qui gémissent, et une voix : Damien Rice. L'Irlandais geignard sort un album, là, maintenant, tout de suite. Et c'est beau.

mercredi 22 novembre 2006

Ma rentrée littéraire à moi

(La rentrée littéraire n'a rien à voir avec les Amandiers en fleur, de Van Gogh.
C'est juste que j'aime bien ce tableau).


Personne ne peut dire qu'il a tout lu, et c'est loin d'être mon cas.
Car, moi, oui, contrairement à Emma Bovary,je ne passe pas tout mon temps à lire des romans.
On sait tout de suite où cela mène, ce genre d'activité oisive.
Mais, du haut de ma subjectivité, je peux quand même l'affirmer : Ma rentrée à moi, tout bien considéré, a été...

Maritime

Ben oui, parce qu'Eldorado, de Laurent Gaudé, parle de clandestins, de boat people qui tentent d'atteindre l'Italie contre vents et marées, si je puis me permettre l'expression.
Cela parle aussi des états d'âme de Salvatore Piracci, qui les chasse, les interroge, qui les piste à longueur de nuit, et qui, au bout d'un moment, ne le supporte plus.
C'est assez bien raconté, même si Gaudé s'est fait plutôt engloutir par la critique.
Pour résumer, cela ne vaut peut-être pas 18 euros 70 illico presto... Attendez la sortie en poche, et dégustez-le le temps d'un Toulouse-Bordeaux... en Corail.


Philosophicomique

Alors là, achetez sans hésiter. Si jamais, au grand jamais, vous n'êtes pas satisfait, je m'engage à vous rembourser. Car je le clame : Ce qui est perdu, de Vincent Delecroix est une pure merveille.
Avant Vincent Delecroix, je n'y connaissais rien à Kierkegaard. C'est comme ça.
Je manque de culture philosophique. Hé bien, rien n'a changé.
La différence, c'est que j'ai ri en pensant à Kierkegaard. Parce que Soren est presque rigolo dans les mains de Delecroix.
Rien que pour cela, Ce qui est perdu a gagné... mon coeur.
Ensuite, la force du roman, c'est que c'est une lettre de rupture géante, mais pas larmoyante comme une chanson de Brel. C'est même drôle.
Le narrateur devient l'ombre de son ombre, l'ombre de sa main, l'ombre de son chien, mais avec panache. On peut être quitté et continuer à causer philo et littérature danoise.
Bien sûr, je mentionne à peine l'écriture, formidable, le rythme et le ton, qui restent soutenus. Ce roman vaudrait bien un post à lui tout seul, mais c'est simple : il vaut une suggestion d'achat. Mieux, un ordre.

Picturale

Encore un roman dont on n'a pas assez parlé.

L'imprévisible, de Metin Arditi, est très surprenant. Pour plusieurs raisons.
D'abord, parce qu'il raconte l'histoire d'une très belle toile de Bronzino, et ce, très très bien. Ensuite, parce que Metin Arditi écrit bien, je trouve.
Parce que la structure des chapitres me semble intéressante. Parce que le personnage principal (un universitaire frustré et vieillissant, entre Woody Allen et David Lodge), m'est absolument sympathique. Parce que l'héroine s'appelle Anne-Catherine, et que c'est assez rare pour être signalé.
Parce que plein de mauvaises raisons pour aimer un roman ne le rendent que bon.


Eldorado, de Laurent Gaudé, Actes Sud, 18.70 euros.
Ce qui est perdu, de Vincent Delecroix, Gallimard, 14 euros (C'est donné!)
L'imprévisible, de Metin Arditi, Actes Sud, 18 euros.


dimanche 5 novembre 2006

Exils



« Moi, je croyais qu’en Amérique, les rues étaient pavées d’or. En fait, elles ne sont pas pavées du tout ; et d’ailleurs, c’est à moi de le faire ». (Un immigré européen, débarquant à New York au début du XXème siècle).

Si un jour vous avez visité Ellis Island, à New York ; si un jour vous avez pris un ferry pour atteindre la statue de la Liberté avec une cinquantaine de touristes australiens et que vous avez rêvassé, pendant quelques minutes creuses, les cheveux au vent, à une destinée d’immigré que vous n’avez pas vécue, ce petit livre-ci est pour vous.

Immigrer à New York. Atteindre Ellis Island, entrevoir la sévère statue de la Liberté, celle qui est censée accueillir "les plus las, les masses pauvres et épuisées". C’est ce qu’a fait George Perec en 1978. Perec, pour les besoins d’un film, est allé, presque seul, là où sont arrivés seize millions d’hommes, femmes et enfants, battus par la famine, persécutés, exilés de force.

On retrouve Perec et son goût pour les listes lorsqu’il jette ces quelques mots pour écrire la maladie. Claudication, trachome, débilité mentale, tuberculose. Ou lorsqu’il suggère la méfiance des services d’immigrations et leurs 29 questions obligatoires. "Etes-vous anarchiste ?""Quelqu’un peut il se porter garant de vous ?".
Et parce que ce tout petit livre n’est pas un guide touristique mais une belle réflexion sur l’exil, George Perec interroge les murs vides d’Ellis Island.
« Ce que je suis venu questionner ici, c’est l’errance, la dispersion, la diaspora. Ellis Island est pour moi le lieu même de l’exil, c’est-à-dire de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part ». Habité par l’exil, hanté par la recherche de son identité, Perec nous demande : « Comment reconnaître ce lieu ? ». Ce petit livre y parvient presque.

Notez Bien
Pour les admirateurs de Perec, on peut le retrouver cette semaine dans un film très rare, qu’il a tourné à Paris : Les lieux d’une fugue, sur une fugue de Bach, raconte les lieux où le jeune Perec a fugué en 1955. Un très beau court-métrage -40 minutes-, rare mais pas cher : on peut le voir gratuitement au Pavillon de l’Arsenal, à Paris.

Et en lisant Ellis Island, on peut écouter le très bel album de Gianmaria Testa, Da questa parte del mare, comme on boirait un excellent vin.
Du vin, du vin… du Lacrima Christi, bien sûr. Car Da questa parte del mare raconte l’émigration, l’exil, la solitude. Gianmaria Testa se plaint d’une voix rocailleuse et belle, Paolo Fresu vient l’éclairer de sa trompette. On entend d’ici les plaintes de ces malheureux, ces belles ballades tristes et lyriques, à tordre le cœur.

George Perec, Ellis Island, P.O.L, 10 euros.
Gianmaria Testa, Da questa parte del mare, 22 euros (Harmonia Mundi)
George Perec, Les lieux d’une fugue, projection-débat le jeudi 9 novembre à 19 heures au pavillon de l’Arsenal (Métro Sully-Morland) ; en accès libre au Pavillon à tout moment. Réservation obligatoire au 01 42 76 33 97.

Photo : Diane Arbus, Portorican Woman

mercredi 25 octobre 2006

Make it Funky




Les Brooklyn Funk Essentials ne viennent pas de sortir un album, et ils ne sont pas en concert quelque part en ce moment. Il n'empêche; il faut les écouter. Le matin de préférence, en ouvrant les volets.

lundi 9 octobre 2006

Choubidouwah!



Si vous confondez régulièrement Aretha Franklin avec Ella Fitzgerald, ou Monk avec Mingus, arrêtez-vous quelques instants : ce livre-là vous attend. Et mieux que ça, on s’y délecte…et on y trouve…

Des faits historiques palpitants !
De Congo Square et ses honky tonks, premiers saloons jazzy, à l’invention du free jazz en 1960 par Ornette Coleman, on (re)découvre avec joie toutes les grandes dates, les grands moments du jazz. On avait presque oublié que le mot voulait dire quelque chose comme «baiser» à l’origine…

Des prises de position militantes !
Dans le genre grand débat stérile, cet été, nous avons eu «Pour ou Contre Jamie Cullum». Tout le monde s’est résigné à louer sa prestation à Marciac, en se disant qu’un garçon qui imite Jerry Lee Lewis sur un piano ne peut forcément être mauvais. Bien. Julien Delli Fiori s’engage, lui. «Mais comment échapper à la tornade Cullum ? (…) Si, en plus, on fait croire au public que c’est du jazz, c’est une valeur ajoutée. (…) Souhaitons-lui, en tout cas, qu’il finisse par composer de nouveaux thèmes au lieu de s’abriter derrière des standards évidents et confortables ! » Et de rappeler, mine de rien, le sens premier du mot « élitiste » : de qualité supérieure. Ceci clouera le bec aux mauvaises langues qui adorent coupler «élitiste» avec «jazz».

Des recettes de cuisine croustillantes!
En bon vivant, Julien Delli Fiori conseille d'écouter Aldo Romano avec un verre de Valpollicella et un bon osso-bucco, ou d'écouter Gillespie en dégustant des travers de porc. C'est une délicieuse idée.

Des scènes plus qu'émouvantes !
Julien Delli Fiori évoque aussi les doux moments qui font le jazz, comme les jam sessions. On goûte avec alacrité à celles qu’il a vécues, comme cette joyeuse séance à quatre mains, à quatre heures du matin, à Juan les Pins, entre Eric Reed et Cyrus Chestnut.

Autant de bonnes raisons de lire, relire, et écouter Julien Delli Fiori. Ecouter? Oui.
Il officie le dimanche, à 22 heures, sur France Inter.

All My Jazz, de Julien Delli Fiori, aux éditions du Cavalier Bleu. 19 euros.

mercredi 6 septembre 2006

Miam!



J'aime à la fois manger, faire l'amour, et lire. Je ne pouvais qu'être intéressée par un roman qui s'appelle Mangez moi, et qui parle d'amour, d'aliments et de romans. En plus, j'aime les enfants; Alice-Du-Pays-des-Merveilles est l'un de mes personnages préférés et Agnès Desarthe publie à l'Ecole des Loisirs. Et voilà que je me retrouve devant Mangez moi, avec un certain appétit. L'eau à la bouche, quoi. (J'évacue ici toutes les expressions gastronomiques, par respect pour Agnès Desarthe. C'est fini, promis. Travers journalistique facilement compréhensible).

D'abord, Myriam, 43 ans et quelques cernes, est infiniment sympathique, puisqu'elle est bordélique, et qu'elle ouvre toute seule un restaurant dans le XIème arrondissement. Sans aucun jeu de mots, on peut aussi dire qu'elle a quelques casseroles. Une famille en pièces, qu'elle a quittée, mais chut! On ne saura rien avant une bonne cinquantaine de pages. Le plus important, c'est la finesse, l'intelligence avec laquelle Agnès Desarthe raconte Myriam, ses doutes, ses joies. Tout simplement. Exemple : Myriam rencontre ses deux premières clientes, des lycéennes. "Leurs pantalons pendent à leurs hanches dodues. Mes petites cailles, pensé-je ne secret. Je trouve leurs corps charmants, semblables à des abricots géants. L'idée vient de planter l'index dans la chair parfaite de leurs ventres qui s'offrent, rebondis, sous la peau scintillante. Bien entendu, je n'en fais rien".

Myriam accumule les impayés et les rencontres imprévues. Le fleuriste amoureux d'à côté, Vincent, qui décore le restaurant. Le serveur délicat, Ben, qui met la main à la pâte avec un aplomb parfait. Tout ce petit monde, décrit avec humour, gravite autour d'elle. Elle en a de la chance, la bougresse! Car à un moment, il en faut de l'aide, pour régler ses problèmes, pour apprendre à -eh oui- aimer. C'est comme ça que Myriam devra lâcher ses casseroles.

Alors, bien sûr, le maître-mot de tout ça, c'est que Mangez moi, c'est un roman sensuel. Et que ça fait drôlement du bien.


Mangez moi, d’Agnès Desarthe, aux éditions de l’Olivier
20 euros.

Piano planant

dimanche 27 août 2006

Ceux qui ont failli




Quatre générations, quatre voyages.

1962 : Sadie, six ans, part à New Yok en voiture rejoindre sa mère, Erra. Elle brûle de vivre enfin avec elle.
1982 : Randall prend l'avion pour aller avec sa mère, Sadie, à Haïfa. Il n'y restera que quelques mois, effrayé par la guerre.
1945 : Erra quitte sa famille allemande pour rejoindre le Canada, sous les cris de sa mère d'adoption.
2004 : Solomon, six ans, part avec Randall, Sadie, et Erra en Allemagne. Tous désirent y retrouver et mieux comprendre l'enfance d'Erra. Sauf Solomon, qui ne croit qu'en Bush, Jésus et Scwharzenegger.

Pour une fois, je trouve Nancy Huston bien pessimiste.

Quatre portraits d'enfants, quatre générations. Erra voit les peurs du nazisme. Sadie voit Israël post 67. Randall voit la guerre en Irak. Et Solomon, le petit dernier, a hérité de toutes les tares familiales : l'hyperprotection de sa mère Tessa, qui refuse qu'elle regarde Bambi à la télévision, le rend accro à l'Internet, où il regarde des femmes être violées; la folie mémorielle de sa grand-mère Sadie, obsédée par la Shoah, qui lui donne un nom juif, le rend indifférent aux horreurs de ce monde: Abu Graïb lui plaît et l'excite : il se masturbe devant Google.

Bref, Salomon devient un monstre du XXème siècle, au lieu d'être un enfant du XXIème.

C'est bien raconté, ceci dit. Les mots de l'enfance, les joies, les bagels à New York, les amours (la petite Nouzha, à Haïfa), mais quelque chose dans le propos me gêne.

L'enfant du XXIème siècle serait enfermé dans les failles, des névroses de ses parents, de ses grand-parents?

Je ne crois pas cela.

Cela voudrait dire, d'un point de vue politique, que Bush et Schwarzenegger seraient les produits du nazisme, par exemple. Qu'Abu Graïb serait né de Sabra et Chatlila.

Et ça, ce sont des raccourcis historiques.

Notre époque n'est pas l'enfant monstrueux d'une autre.
Notre époque est autre.

Je n'en veux pas à Nancy Huston de raconter des histoires de famille, ce qu'elle fait très bien; je lui en veux de les accoler à l'Histoire, et d'en tirer de telles leçons.

mardi 22 août 2006

dimanche 23 juillet 2006

Jeux interdits




Ne pas s'impatienter de lire les romans de la rentrée.

Dans quelques semaines, nous serons peut-être nauséeux, à force de lire dans les magazines ou les journaux "Les bonnes feuilles de l'automne", "Le dernier opus de Nancy Huston est brillant" ou encore "Alice Ferney, encore une fois, par une prose subtile et nuancée, bouleverse notre rapport au monde". On peut bien attendre septembre pour savoir que le nouveau personnage d'Amélie Nothomb s'appelle Péroxyde, ou Apostat.
Donc, en attendant, on peut lire des romans périmés (c'est-à dire, ceux sortis en juin).
Il y en a un que j'aime bien. C'est La prise de Makalé, d'Andrea Camilleri. C'est l'histoire d'un petit garçon italien sous Mussolini, qui est fasciste. C'est comme ça. C'est un sale petit facho, un Ballila qui rêve d'enfoncer son mousqueton dans le corps d'un communiste, et qui est follement endoctriné. Et consentant, pour autant que l'on soit consentant à sept ans. Michilino est plutôt perdu dans sa foi catholique, son endoctrinement fasciste dû largement à un père secrétaire politique, des assauts sexuels donnés par des adultes, des photos de Mussolini dans la salle de classe.
Michilino vit toutes les inquiétudes de l'enfance : sa curiosité est toujours étouffée par des interdits moraux, ou religieux. Comme cette scène assez haletante où il tente d'écouter une conversation de ses parents car il sent bien qu'il se passe quelque chose, mais il recule tout de suite. C'est qu'il a entendu une petite voix.

"Il approcha son visage de l'entrebaillement et recula aussitôt.
Le petit garçon qui aime Jésus et qui est obéissant
N'écoute pas les conversations des grands"


Andrea Camilleri est quand même courageux, parce que c'est difficile de raconter la vie d'un enfant anti-héros. Michilino n'est pas Oliver Twist ni le Petit Prince. Michilino est un petit salaud. On se doute que les adultes sont responsables; mais ce qui me rassure, c'est que Camilleri accuse les fanatiques, pas les hommes.

C'est déjà ça.

Andrea Camilleri, La prise de Makalé, Fayard, 18 euros.

mercredi 28 juin 2006

Usage de faux

Trois véritables écrivains proposent des histoires de vrais faussaires et de fausses vraisemblances




Menteur, menteur


Alors, d’abord, Michel Braudeau. Dans un petit livre, Faussaires éminents, il nous raconte Vrain-Lucas, (le monsieur qui écrivait de fausses lettres de Blaise Pascal à Newton et qui les vendait à un académicien crédule.) Ou bien Hans Van Meegeren, le monsieur qui copiait si bien Vermeer que tout les experts s’y sont trompés.
Michel Braudeau parle aussi d’Orson Welles. Ce monsieur avait annoncé en direct la fin du monde, à la radio, en 1927. (Après, il a fait des films prétentieux, où il jouait à être Orson Welles.)
Bref, dans Faussaires éminents, on apprend autant de choses sur la crédulité des uns que sur la duperie des autres.



Faux-semblants


C’est un peu comme dans le Passe Muraille, de Marcel Aymé. Sauf que là, c’est Ubiquité, de Claire Wolniewicz.
Adam ressemble à tellement de personnes qu’on le confond avec un dentiste, un acteur, ou un pharmacien. Du coup, il saute sur l’occasion quand on le confond avec un trafiquant d’art et il réalise une copie troublante de l’Origine du Monde, de Courbet.(le fameux tableau d’un sexe de femme).
Et Claire Wolniewicz de dérouler une jolie petite intrigue, assez haletante en vérité. On n’apprend que peu de choses sur Adam le Faussaire, ni sur le monde de l’art ; mais on retient son souffle quand Adam, poursuivi par des méchants trafiquants, se retrouve dans une HLM, l’Origine du Monde devant son nez (enfin, façon de parler).
Plaisant et intelligent.




Dans un monde réellement renversé, le faux est un moment du vrai (Guy Debord)

En l’occurrence, Excusez les fautes du copiste est un vrai bon moment.
Comme Adam, ou bien les anti-héros de Braudeau, le héros de Grégoire Polet est peu un raté. Il rate tellement sa vie qu'il dit qu'il est prof de dessin dans une "école de naphtaline", ce qui veut tout dire. Il s'ennuie. Pour offrir un beau piano à sa fille (qui, elle, est talentueuse), voilà qu'il commence à copier des tableaux, d'Emile Claus ou de Wouters.
C'est une vraie histoire belge, qui finit en prison, qu'on suit comme un polar. Et puis, maintenant qu'on a lu Braudeau, voilà qu'on pense à l'histoire de Van Meegeren et Vermeer. Il faut croire que les faussaires sont parfois de bons peintres, mais surtout d'excellents personnages de roman.



Michel Braudeau, Faussaires éminents, Gallimard.
Claire Wolniewicz, Ubiquité, Viviane Hamy.
Grégoire Polet, Excusez les fautes du copiste, Gallimard.

lundi 5 juin 2006

Pour faire un bon roman français







1)Prenez un dépressif.





Sandrine Bonnaire lui demandait pourquoi il était triste, et il lui répondait "Je ne suis pas triste, je suis fatigué". Moi aussi depuis quelque temps, je n'avais plus que cette réponse à offrir.

(Olivier Adam, Passer l'hiver)


2)Prenez un dépressif intoxiqué, de préférence.




J'ai perdu ma boîte de Temesta. Inconcevable coup du sort, je ne sors jamais sans ma boîte de Temesta.

(Laurent Sagalovitsch, Loin de quoi ?)

3)Soyez misogyne.

Votre femme vous a toujours trouvé un peu taciturne, très peu démonstratif, alors qu'en fait, c'est juste de l'indifférence.
(Jean-Baptiste Gendarme, Table rase)


4)Soignez vos métaphores.


Cher Mozart, merci. Tel un chirurgien des sentiments, tu m'as opéré de tes doigts habiles et je me porte mieux.
(Eric-Emmanuel Schmitt, Ma vie avec Mozart)