Vous vous souvenez du film Closer? Larry, médecin, aime Anna, photographe, qui le trompe avec Dan. Alice aime Dan, mais le trompe quand même avec Larry. Morale du film : finalement, tout ça, c'est pas bien. Hé bien, oubliez Closer. Par contre, souvenez-vous de sa BO : des guitares qui pleurent et des violons qui gémissent, et une voix : Damien Rice. L'Irlandais geignard sort un album, là, maintenant, tout de suite. Et c'est beau.
samedi 16 décembre 2006
mercredi 22 novembre 2006
Ma rentrée littéraire à moi
(La rentrée littéraire n'a rien à voir avec les Amandiers en fleur, de Van Gogh.C'est juste que j'aime bien ce tableau).
Personne ne peut dire qu'il a tout lu, et c'est loin d'être mon cas.
Car, moi, oui, contrairement à Emma Bovary,je ne passe pas tout mon temps à lire des romans.
On sait tout de suite où cela mène, ce genre d'activité oisive.
Mais, du haut de ma subjectivité, je peux quand même l'affirmer : Ma rentrée à moi, tout bien considéré, a été...
Maritime
Ben oui, parce qu'Eldorado, de Laurent Gaudé, parle de clandestins, de boat people qui tentent d'atteindre l'Italie contre vents et marées, si je puis me permettre l'expression.
Cela parle aussi des états d'âme de Salvatore Piracci, qui les chasse, les interroge, qui les piste à longueur de nuit, et qui, au bout d'un moment, ne le supporte plus.
C'est assez bien raconté, même si Gaudé s'est fait plutôt engloutir par la critique.
Pour résumer, cela ne vaut peut-être pas 18 euros 70 illico presto... Attendez la sortie en poche, et dégustez-le le temps d'un Toulouse-Bordeaux... en Corail.
Philosophicomique
Alors là, achetez sans hésiter. Si jamais, au grand jamais, vous n'êtes pas satisfait, je m'engage à vous rembourser. Car je le clame : Ce qui est perdu, de Vincent Delecroix est une pure merveille.
Avant Vincent Delecroix, je n'y connaissais rien à Kierkegaard. C'est comme ça.
Je manque de culture philosophique. Hé bien, rien n'a changé.
La différence, c'est que j'ai ri en pensant à Kierkegaard. Parce que Soren est presque rigolo dans les mains de Delecroix.
Rien que pour cela, Ce qui est perdu a gagné... mon coeur.
Ensuite, la force du roman, c'est que c'est une lettre de rupture géante, mais pas larmoyante comme une chanson de Brel. C'est même drôle.
Le narrateur devient l'ombre de son ombre, l'ombre de sa main, l'ombre de son chien, mais avec panache. On peut être quitté et continuer à causer philo et littérature danoise.
Bien sûr, je mentionne à peine l'écriture, formidable, le rythme et le ton, qui restent soutenus. Ce roman vaudrait bien un post à lui tout seul, mais c'est simple : il vaut une suggestion d'achat. Mieux, un ordre.
Picturale
Encore un roman dont on n'a pas assez parlé.
L'imprévisible, de Metin Arditi, est très surprenant. Pour plusieurs raisons.
D'abord, parce qu'il raconte l'histoire d'une très belle toile de Bronzino, et ce, très très bien. Ensuite, parce que Metin Arditi écrit bien, je trouve.
Parce que la structure des chapitres me semble intéressante. Parce que le personnage principal (un universitaire frustré et vieillissant, entre Woody Allen et David Lodge), m'est absolument sympathique. Parce que l'héroine s'appelle Anne-Catherine, et que c'est assez rare pour être signalé.
Parce que plein de mauvaises raisons pour aimer un roman ne le rendent que bon.
Eldorado, de Laurent Gaudé, Actes Sud, 18.70 euros.
Ce qui est perdu, de Vincent Delecroix, Gallimard, 14 euros (C'est donné!)
L'imprévisible, de Metin Arditi, Actes Sud, 18 euros.
dimanche 5 novembre 2006
Exils

« Moi, je croyais qu’en Amérique, les rues étaient pavées d’or. En fait, elles ne sont pas pavées du tout ; et d’ailleurs, c’est à moi de le faire ». (Un immigré européen, débarquant à New York au début du XXème siècle).
Si un jour vous avez visité Ellis Island, à New York ; si un jour vous avez pris un ferry pour atteindre la statue de la Liberté avec une cinquantaine de touristes australiens et que vous avez rêvassé, pendant quelques minutes creuses, les cheveux au vent, à une destinée d’immigré que vous n’avez pas vécue, ce petit livre-ci est pour vous.
Immigrer à New York. Atteindre Ellis Island, entrevoir la sévère statue de la Liberté, celle qui est censée accueillir "les plus las, les masses pauvres et épuisées". C’est ce qu’a fait George Perec en 1978. Perec, pour les besoins d’un film, est allé, presque seul, là où sont arrivés seize millions d’hommes, femmes et enfants, battus par la famine, persécutés, exilés de force.
On retrouve Perec et son goût pour les listes lorsqu’il jette ces quelques mots pour écrire la maladie. Claudication, trachome, débilité mentale, tuberculose. Ou lorsqu’il suggère la méfiance des services d’immigrations et leurs 29 questions obligatoires. "Etes-vous anarchiste ?""Quelqu’un peut il se porter garant de vous ?".
Et parce que ce tout petit livre n’est pas un guide touristique mais une belle réflexion sur l’exil, George Perec interroge les murs vides d’Ellis Island.
« Ce que je suis venu questionner ici, c’est l’errance, la dispersion, la diaspora. Ellis Island est pour moi le lieu même de l’exil, c’est-à-dire de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part ». Habité par l’exil, hanté par la recherche de son identité, Perec nous demande : « Comment reconnaître ce lieu ? ». Ce petit livre y parvient presque.
Notez Bien
Pour les admirateurs de Perec, on peut le retrouver cette semaine dans un film très rare, qu’il a tourné à Paris : Les lieux d’une fugue, sur une fugue de Bach, raconte les lieux où le jeune Perec a fugué en 1955. Un très beau court-métrage -40 minutes-, rare mais pas cher : on peut le voir gratuitement au Pavillon de l’Arsenal, à Paris.
Et en lisant Ellis Island, on peut écouter le très bel album de Gianmaria Testa, Da questa parte del mare, comme on boirait un excellent vin.
Du vin, du vin… du Lacrima Christi, bien sûr. Car Da questa parte del mare raconte l’émigration, l’exil, la solitude. Gianmaria Testa se plaint d’une voix rocailleuse et belle, Paolo Fresu vient l’éclairer de sa trompette. On entend d’ici les plaintes de ces malheureux, ces belles ballades tristes et lyriques, à tordre le cœur.
George Perec, Ellis Island, P.O.L, 10 euros.
Gianmaria Testa, Da questa parte del mare, 22 euros (Harmonia Mundi)
George Perec, Les lieux d’une fugue, projection-débat le jeudi 9 novembre à 19 heures au pavillon de l’Arsenal (Métro Sully-Morland) ; en accès libre au Pavillon à tout moment. Réservation obligatoire au 01 42 76 33 97.
Photo : Diane Arbus, Portorican Woman
mercredi 25 octobre 2006
Make it Funky
Les Brooklyn Funk Essentials ne viennent pas de sortir un album, et ils ne sont pas en concert quelque part en ce moment. Il n'empêche; il faut les écouter. Le matin de préférence, en ouvrant les volets.
lundi 9 octobre 2006
Choubidouwah!

Si vous confondez régulièrement Aretha Franklin avec Ella Fitzgerald, ou Monk avec Mingus, arrêtez-vous quelques instants : ce livre-là vous attend. Et mieux que ça, on s’y délecte…et on y trouve…
Des faits historiques palpitants !
De Congo Square et ses honky tonks, premiers saloons jazzy, à l’invention du free jazz en 1960 par Ornette Coleman, on (re)découvre avec joie toutes les grandes dates, les grands moments du jazz. On avait presque oublié que le mot voulait dire quelque chose comme «baiser» à l’origine…
Des prises de position militantes !
Dans le genre grand débat stérile, cet été, nous avons eu «Pour ou Contre Jamie Cullum». Tout le monde s’est résigné à louer sa prestation à Marciac, en se disant qu’un garçon qui imite Jerry Lee Lewis sur un piano ne peut forcément être mauvais. Bien. Julien Delli Fiori s’engage, lui. «Mais comment échapper à la tornade Cullum ? (…) Si, en plus, on fait croire au public que c’est du jazz, c’est une valeur ajoutée. (…) Souhaitons-lui, en tout cas, qu’il finisse par composer de nouveaux thèmes au lieu de s’abriter derrière des standards évidents et confortables ! » Et de rappeler, mine de rien, le sens premier du mot « élitiste » : de qualité supérieure. Ceci clouera le bec aux mauvaises langues qui adorent coupler «élitiste» avec «jazz».
Des recettes de cuisine croustillantes!
En bon vivant, Julien Delli Fiori conseille d'écouter Aldo Romano avec un verre de Valpollicella et un bon osso-bucco, ou d'écouter Gillespie en dégustant des travers de porc. C'est une délicieuse idée.
Des scènes plus qu'émouvantes !
Julien Delli Fiori évoque aussi les doux moments qui font le jazz, comme les jam sessions. On goûte avec alacrité à celles qu’il a vécues, comme cette joyeuse séance à quatre mains, à quatre heures du matin, à Juan les Pins, entre Eric Reed et Cyrus Chestnut.
Autant de bonnes raisons de lire, relire, et écouter Julien Delli Fiori. Ecouter? Oui.
Il officie le dimanche, à 22 heures, sur France Inter.
All My Jazz, de Julien Delli Fiori, aux éditions du Cavalier Bleu. 19 euros.
mercredi 6 septembre 2006
Miam!

J'aime à la fois manger, faire l'amour, et lire. Je ne pouvais qu'être intéressée par un roman qui s'appelle Mangez moi, et qui parle d'amour, d'aliments et de romans. En plus, j'aime les enfants; Alice-Du-Pays-des-Merveilles est l'un de mes personnages préférés et Agnès Desarthe publie à l'Ecole des Loisirs. Et voilà que je me retrouve devant Mangez moi, avec un certain appétit. L'eau à la bouche, quoi. (J'évacue ici toutes les expressions gastronomiques, par respect pour Agnès Desarthe. C'est fini, promis. Travers journalistique facilement compréhensible).
D'abord, Myriam, 43 ans et quelques cernes, est infiniment sympathique, puisqu'elle est bordélique, et qu'elle ouvre toute seule un restaurant dans le XIème arrondissement. Sans aucun jeu de mots, on peut aussi dire qu'elle a quelques casseroles. Une famille en pièces, qu'elle a quittée, mais chut! On ne saura rien avant une bonne cinquantaine de pages. Le plus important, c'est la finesse, l'intelligence avec laquelle Agnès Desarthe raconte Myriam, ses doutes, ses joies. Tout simplement. Exemple : Myriam rencontre ses deux premières clientes, des lycéennes. "Leurs pantalons pendent à leurs hanches dodues. Mes petites cailles, pensé-je ne secret. Je trouve leurs corps charmants, semblables à des abricots géants. L'idée vient de planter l'index dans la chair parfaite de leurs ventres qui s'offrent, rebondis, sous la peau scintillante. Bien entendu, je n'en fais rien".
Myriam accumule les impayés et les rencontres imprévues. Le fleuriste amoureux d'à côté, Vincent, qui décore le restaurant. Le serveur délicat, Ben, qui met la main à la pâte avec un aplomb parfait. Tout ce petit monde, décrit avec humour, gravite autour d'elle. Elle en a de la chance, la bougresse! Car à un moment, il en faut de l'aide, pour régler ses problèmes, pour apprendre à -eh oui- aimer. C'est comme ça que Myriam devra lâcher ses casseroles.
Alors, bien sûr, le maître-mot de tout ça, c'est que Mangez moi, c'est un roman sensuel. Et que ça fait drôlement du bien.
Mangez moi, d’Agnès Desarthe, aux éditions de l’Olivier
20 euros.
dimanche 27 août 2006
Ceux qui ont failli

Quatre générations, quatre voyages.
1962 : Sadie, six ans, part à New Yok en voiture rejoindre sa mère, Erra. Elle brûle de vivre enfin avec elle.
1982 : Randall prend l'avion pour aller avec sa mère, Sadie, à Haïfa. Il n'y restera que quelques mois, effrayé par la guerre.
1945 : Erra quitte sa famille allemande pour rejoindre le Canada, sous les cris de sa mère d'adoption.
2004 : Solomon, six ans, part avec Randall, Sadie, et Erra en Allemagne. Tous désirent y retrouver et mieux comprendre l'enfance d'Erra. Sauf Solomon, qui ne croit qu'en Bush, Jésus et Scwharzenegger.
Pour une fois, je trouve Nancy Huston bien pessimiste.
Quatre portraits d'enfants, quatre générations. Erra voit les peurs du nazisme. Sadie voit Israël post 67. Randall voit la guerre en Irak. Et Solomon, le petit dernier, a hérité de toutes les tares familiales : l'hyperprotection de sa mère Tessa, qui refuse qu'elle regarde Bambi à la télévision, le rend accro à l'Internet, où il regarde des femmes être violées; la folie mémorielle de sa grand-mère Sadie, obsédée par la Shoah, qui lui donne un nom juif, le rend indifférent aux horreurs de ce monde: Abu Graïb lui plaît et l'excite : il se masturbe devant Google.
Bref, Salomon devient un monstre du XXème siècle, au lieu d'être un enfant du XXIème.
C'est bien raconté, ceci dit. Les mots de l'enfance, les joies, les bagels à New York, les amours (la petite Nouzha, à Haïfa), mais quelque chose dans le propos me gêne.
L'enfant du XXIème siècle serait enfermé dans les failles, des névroses de ses parents, de ses grand-parents?
Je ne crois pas cela.
Cela voudrait dire, d'un point de vue politique, que Bush et Schwarzenegger seraient les produits du nazisme, par exemple. Qu'Abu Graïb serait né de Sabra et Chatlila.
Et ça, ce sont des raccourcis historiques.
Notre époque n'est pas l'enfant monstrueux d'une autre.
Notre époque est autre.
Je n'en veux pas à Nancy Huston de raconter des histoires de famille, ce qu'elle fait très bien; je lui en veux de les accoler à l'Histoire, et d'en tirer de telles leçons.
mardi 22 août 2006
dimanche 23 juillet 2006
Jeux interdits

Ne pas s'impatienter de lire les romans de la rentrée.
Dans quelques semaines, nous serons peut-être nauséeux, à force de lire dans les magazines ou les journaux "Les bonnes feuilles de l'automne", "Le dernier opus de Nancy Huston est brillant" ou encore "Alice Ferney, encore une fois, par une prose subtile et nuancée, bouleverse notre rapport au monde". On peut bien attendre septembre pour savoir que le nouveau personnage d'Amélie Nothomb s'appelle Péroxyde, ou Apostat.
Donc, en attendant, on peut lire des romans périmés (c'est-à dire, ceux sortis en juin).
Il y en a un que j'aime bien. C'est La prise de Makalé, d'Andrea Camilleri. C'est l'histoire d'un petit garçon italien sous Mussolini, qui est fasciste. C'est comme ça. C'est un sale petit facho, un Ballila qui rêve d'enfoncer son mousqueton dans le corps d'un communiste, et qui est follement endoctriné. Et consentant, pour autant que l'on soit consentant à sept ans. Michilino est plutôt perdu dans sa foi catholique, son endoctrinement fasciste dû largement à un père secrétaire politique, des assauts sexuels donnés par des adultes, des photos de Mussolini dans la salle de classe.
Michilino vit toutes les inquiétudes de l'enfance : sa curiosité est toujours étouffée par des interdits moraux, ou religieux. Comme cette scène assez haletante où il tente d'écouter une conversation de ses parents car il sent bien qu'il se passe quelque chose, mais il recule tout de suite. C'est qu'il a entendu une petite voix.
"Il approcha son visage de l'entrebaillement et recula aussitôt.
Le petit garçon qui aime Jésus et qui est obéissant
N'écoute pas les conversations des grands"
Andrea Camilleri est quand même courageux, parce que c'est difficile de raconter la vie d'un enfant anti-héros. Michilino n'est pas Oliver Twist ni le Petit Prince. Michilino est un petit salaud. On se doute que les adultes sont responsables; mais ce qui me rassure, c'est que Camilleri accuse les fanatiques, pas les hommes.
C'est déjà ça.
Andrea Camilleri, La prise de Makalé, Fayard, 18 euros.
mercredi 28 juin 2006
Usage de faux
Trois véritables écrivains proposent des histoires de vrais faussaires et de fausses vraisemblances

Menteur, menteur
Alors, d’abord, Michel Braudeau. Dans un petit livre, Faussaires éminents, il nous raconte Vrain-Lucas, (le monsieur qui écrivait de fausses lettres de Blaise Pascal à Newton et qui les vendait à un académicien crédule.) Ou bien Hans Van Meegeren, le monsieur qui copiait si bien Vermeer que tout les experts s’y sont trompés.
Michel Braudeau parle aussi d’Orson Welles. Ce monsieur avait annoncé en direct la fin du monde, à la radio, en 1927. (Après, il a fait des films prétentieux, où il jouait à être Orson Welles.)
Bref, dans Faussaires éminents, on apprend autant de choses sur la crédulité des uns que sur la duperie des autres.
Faux-semblants
C’est un peu comme dans le Passe Muraille, de Marcel Aymé. Sauf que là, c’est Ubiquité, de Claire Wolniewicz.
Adam ressemble à tellement de personnes qu’on le confond avec un dentiste, un acteur, ou un pharmacien. Du coup, il saute sur l’occasion quand on le confond avec un trafiquant d’art et il réalise une copie troublante de l’Origine du Monde, de Courbet.(le fameux tableau d’un sexe de femme).
Et Claire Wolniewicz de dérouler une jolie petite intrigue, assez haletante en vérité. On n’apprend que peu de choses sur Adam le Faussaire, ni sur le monde de l’art ; mais on retient son souffle quand Adam, poursuivi par des méchants trafiquants, se retrouve dans une HLM, l’Origine du Monde devant son nez (enfin, façon de parler).
Plaisant et intelligent.
Dans un monde réellement renversé, le faux est un moment du vrai (Guy Debord)
En l’occurrence, Excusez les fautes du copiste est un vrai bon moment.
Comme Adam, ou bien les anti-héros de Braudeau, le héros de Grégoire Polet est peu un raté. Il rate tellement sa vie qu'il dit qu'il est prof de dessin dans une "école de naphtaline", ce qui veut tout dire. Il s'ennuie. Pour offrir un beau piano à sa fille (qui, elle, est talentueuse), voilà qu'il commence à copier des tableaux, d'Emile Claus ou de Wouters.
C'est une vraie histoire belge, qui finit en prison, qu'on suit comme un polar. Et puis, maintenant qu'on a lu Braudeau, voilà qu'on pense à l'histoire de Van Meegeren et Vermeer. Il faut croire que les faussaires sont parfois de bons peintres, mais surtout d'excellents personnages de roman.
Michel Braudeau, Faussaires éminents, Gallimard.
Claire Wolniewicz, Ubiquité, Viviane Hamy.
Grégoire Polet, Excusez les fautes du copiste, Gallimard.

Menteur, menteur
Alors, d’abord, Michel Braudeau. Dans un petit livre, Faussaires éminents, il nous raconte Vrain-Lucas, (le monsieur qui écrivait de fausses lettres de Blaise Pascal à Newton et qui les vendait à un académicien crédule.) Ou bien Hans Van Meegeren, le monsieur qui copiait si bien Vermeer que tout les experts s’y sont trompés.
Michel Braudeau parle aussi d’Orson Welles. Ce monsieur avait annoncé en direct la fin du monde, à la radio, en 1927. (Après, il a fait des films prétentieux, où il jouait à être Orson Welles.)
Bref, dans Faussaires éminents, on apprend autant de choses sur la crédulité des uns que sur la duperie des autres.
Faux-semblants
C’est un peu comme dans le Passe Muraille, de Marcel Aymé. Sauf que là, c’est Ubiquité, de Claire Wolniewicz.
Adam ressemble à tellement de personnes qu’on le confond avec un dentiste, un acteur, ou un pharmacien. Du coup, il saute sur l’occasion quand on le confond avec un trafiquant d’art et il réalise une copie troublante de l’Origine du Monde, de Courbet.(le fameux tableau d’un sexe de femme).
Et Claire Wolniewicz de dérouler une jolie petite intrigue, assez haletante en vérité. On n’apprend que peu de choses sur Adam le Faussaire, ni sur le monde de l’art ; mais on retient son souffle quand Adam, poursuivi par des méchants trafiquants, se retrouve dans une HLM, l’Origine du Monde devant son nez (enfin, façon de parler).
Plaisant et intelligent.
Dans un monde réellement renversé, le faux est un moment du vrai (Guy Debord)
En l’occurrence, Excusez les fautes du copiste est un vrai bon moment.
Comme Adam, ou bien les anti-héros de Braudeau, le héros de Grégoire Polet est peu un raté. Il rate tellement sa vie qu'il dit qu'il est prof de dessin dans une "école de naphtaline", ce qui veut tout dire. Il s'ennuie. Pour offrir un beau piano à sa fille (qui, elle, est talentueuse), voilà qu'il commence à copier des tableaux, d'Emile Claus ou de Wouters.
C'est une vraie histoire belge, qui finit en prison, qu'on suit comme un polar. Et puis, maintenant qu'on a lu Braudeau, voilà qu'on pense à l'histoire de Van Meegeren et Vermeer. Il faut croire que les faussaires sont parfois de bons peintres, mais surtout d'excellents personnages de roman.
Michel Braudeau, Faussaires éminents, Gallimard.
Claire Wolniewicz, Ubiquité, Viviane Hamy.
Grégoire Polet, Excusez les fautes du copiste, Gallimard.
lundi 5 juin 2006
Pour faire un bon roman français

1)Prenez un dépressif.

Sandrine Bonnaire lui demandait pourquoi il était triste, et il lui répondait "Je ne suis pas triste, je suis fatigué". Moi aussi depuis quelque temps, je n'avais plus que cette réponse à offrir.
(Olivier Adam, Passer l'hiver)
2)Prenez un dépressif intoxiqué, de préférence.
J'ai perdu ma boîte de Temesta. Inconcevable coup du sort, je ne sors jamais sans ma boîte de Temesta.
(Laurent Sagalovitsch, Loin de quoi ?)
3)Soyez misogyne.
Votre femme vous a toujours trouvé un peu taciturne, très peu démonstratif, alors qu'en fait, c'est juste de l'indifférence.
(Jean-Baptiste Gendarme, Table rase)
4)Soignez vos métaphores.
Cher Mozart, merci. Tel un chirurgien des sentiments, tu m'as opéré de tes doigts habiles et je me porte mieux.
(Eric-Emmanuel Schmitt, Ma vie avec Mozart)
lundi 15 mai 2006
mardi 2 mai 2006
vive le minimalisme

Sur les couvertures des éditions Verticales, il faut le savoir, il n’y a pas de majuscules. C’est comme ça. D'ailleurs, pour illustrer ce parti-pris, cette collection-ci s’intitule Minimales. Cela me rappelle ce poète américain, ee cummings, qui lui non plus ne mettait jamais de majuscules, et qui est mort en 1962 (tiens, comme Marilyn Monroe... Sauf que c’est là leur seul point commun).
Alors, le vif du sujet, c’est Maylis de Kérangal,et son roman ni fleurs ni couronnes. Une petite illustration minimaliste sur la couverture, -des roches et des cendres-, une quatrième de couverture qui parle de «libérer la matérialité physique et poétique du monde». Allons bon, encore un roman-haïku peu ou prou métaphysique ? Un petit laïus sur l’immatérialité du monde et des éléments ?
Eh bien, non.
Cette femme-là sait planter un décor. Elle pourrait faire du reportage, tant elle prend les mots, les associe pour en faire jaillir leur sens, pur, sans jamais écrire de clichés. Finbarr Peary vient au monde, comme elle dit, « gras et splendide, d’une mère à demi-morte et d’un père faible et brutal». Cela vous résume un destin. Elle poursuit sa description, incise quelques phrases. « Des hameaux poitrinaires s’y disputent la boue, la terre et les racines, les poignées d’herbe sale ». Vous l’aurez compris : on est en Irlande au début du siècle, bien avant que les hommes n'y fabriquent des ordinateurs. Finbarr Peary pense à quitter Sugaan et son lot de pochetrons précaires pour tenter sa chance ailleurs, puisque «Sugaan c’était tout et Sugaan c’était le néant».
Mais il faut croire que Finbarr n’en resterait pas là, puisqu’un cargo s’échoue, qu’il rencontre une jeune fille. Une jeune fille de la ville, «enfin, d’une autre ville», dirait Brel.
Avec elle il se livre à un jeu délicieux : le repêchage des naufragés du Lusitania contre quelques livres. Une livre par tête et le jeu macabre commence. L’intrigue, puisqu’il n’y en a pas, se déroule sur une barque dans la nuit glaciale d’Irlande, sans étoiles probablement pour ceux qui aiment les clichés.
On dira juste les mots secs et précis, on dira juste que ce n’est pas de l’autofiction, on dira juste que cette nouvelle lunaire, élémentaire, sculptée et rabotée comme une miniature de bois, est un bien joli objet d’une quatre-vingtaine de pages.
Maintenant, après l’avoir lue, il faut lire la deuxième nouvelle du recueil,sous la cendre. Une expédition au Stromboli, deux hommes, une femme, la cendre, quelques phrases. « Partir demain, quitter cette île qui le trouble et l’étourdit –face noire stérile, face verte féconde-, figure à la fois le surgissement du monde et sa destruction ». Pierre, Clovis et Antonia, le désir et la cendre.
à vous de lire.
Maylis de Kérangal, ni fleurs ni couronnes, éditions Verticales, "minimales", 12 euros.
dimanche 2 avril 2006
lundi 27 mars 2006
Lucie au LSD

Ce roman possède la quatrième de couverture la plus étrange au monde. Derrière une photo d’échiquier géant, un texte. « A gauche, André est un homme de gauche, évidemment. A droite, André est un bourgeois de droite. A gauche comme à droite, un crime se prépare ». Voilà pour le synopsis. Puis, l’affaire se complique. « Supposons que gauche et droite aient fusionné, comme disons, les deux moitiés d’un cerveau. Serait-il alors possible que la moyenne des deux meurtres soit une lune de miel ? »
Ahurissement. Quelque chose m’échappe. Confusément, je devine qu’il se trame quelque chose avec les pages du roman, une histoire de direction. Gauche, droite, André, Lucie, trois parties dans le roman, Gauche, Droite, Ensemble. Puzzle.
C’est un exercice de style, je me dis. Bon. Je commence la partie qui s’appelle « Gauche » en ne lisant que les pages de gauche. C’est ça la clef du bouquin, je présume. Résultat : des dialogues qui frisent le surréalisme.
«-Aikido ?!
Il y avait dans l’intonation une tendresse infinie ».
Bon, c’est pas ça, me dis-je. Fatiguée d’errer dans les pages, je poursuis le bouquin.
Au turbin, au turbin !
Miracle : à la page 88, la partie « Ensemble » me révèle l’astuce. Complaisamment, Iegor Gran a fait le boulot à ma place. Il a fusionné les pages de gauche de la partie «Gauche » avec les pages de droite de celle de « Droite », pour construire l’histoire « Ensemble ». Et là, stupéfaction : ça marche.
André et Lucie, ce couple de bourgeois fatigués et prêts à se trucider mutuellement pendant les deux premières parties, atteignent le nirvana domestique dans la troisième. Non pas que comme personnages, ils aient autant de chair que George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf. On est très loin aussi de l'épaisseur psychologique de la cruche normande Bovary et son Charlie à casquette...
...Il n’empêche : j’admire la virtuosité mathématique d’Iegor Gran. Ce petit fantaisiste a composé son roman en imbriquant des pages, des personnages, et a lié le tout par quelques astuces lexicales admirables. Les personnages changent de sexe selon les histoires, les bougres. C’est à s’y égarer, mais de plaisir. La langue est fleurie et sent bon son Raymond Queneau. Exemple: « Le vaisselier sourit : on parlait de lui».
Une petite mignardise, mon bon monsieur.
Iegor Gran, Les trois vies de Lucie, P.O.L.
16,50 euros.
jeudi 23 mars 2006
"Ce qui est précieux", selon Manu Larcenet (BD)

Très agréable de commencer un blog avec un titre pareil, je l'avoue.
Très agréable également de relire Manu Larcenet, un jeune dessinateur comme je les aime, bien que je n'y connaisse rien. Le troisième morceau de sa trilogie "Le combat ordinaire" est sorti vendredi dernier. J'en ai frétillé dans mon lit en apprenant la nouvelle sur France Inter. Je ne suis pas la seule. Tout le monde se reconnaît en Marco. Marco, c'est un photographe breton qui ne dort pas assez, fume trop, et s'est installé avec une vétérinaire dans une maison de campagne parce que de toute manière, Paris c'est trop cher.
Le teint toujours chiffonné, Marco photographie des gueules d'ouvriers sur les docks pour en faire un bouquin qu'il espère publier, parce que ça lui rappelle son papa. Sauf que son papa vient de mourir, et que Marco ne sait pas faire le deuil. Alors nous, comme on n'est pas plus doués en matière de deuil que Marco, on le suit. On le suit dans ses silences. Dans ses gouffres, quand le dessin devient tout gris, tout noir, que Larcenet griffonne un gros plan, puis un autre, de l'atelier de papa. Quand il évoque la solitude de maman qui attend à l'ombre du peuplier, sur une petite chaise. On suit Marco quand il crispe la mâchoire, et même quand il essaie d'être drôle. On se retrouve, l'album à la main, un peu plus triste que d'habitude, c'est vrai. Mais on a effleuré le dérisoire de la mort, la joie d'être vivant. Ce qui est reste, ce qui est précieux. Je trouve que c'est déjà pas mal.
Manu Larcenet Le combat ordinaire, 3. Ce qui est précieux (Dargaud), 13 euros.
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