dimanche 27 août 2006

Ceux qui ont failli




Quatre générations, quatre voyages.

1962 : Sadie, six ans, part à New Yok en voiture rejoindre sa mère, Erra. Elle brûle de vivre enfin avec elle.
1982 : Randall prend l'avion pour aller avec sa mère, Sadie, à Haïfa. Il n'y restera que quelques mois, effrayé par la guerre.
1945 : Erra quitte sa famille allemande pour rejoindre le Canada, sous les cris de sa mère d'adoption.
2004 : Solomon, six ans, part avec Randall, Sadie, et Erra en Allemagne. Tous désirent y retrouver et mieux comprendre l'enfance d'Erra. Sauf Solomon, qui ne croit qu'en Bush, Jésus et Scwharzenegger.

Pour une fois, je trouve Nancy Huston bien pessimiste.

Quatre portraits d'enfants, quatre générations. Erra voit les peurs du nazisme. Sadie voit Israël post 67. Randall voit la guerre en Irak. Et Solomon, le petit dernier, a hérité de toutes les tares familiales : l'hyperprotection de sa mère Tessa, qui refuse qu'elle regarde Bambi à la télévision, le rend accro à l'Internet, où il regarde des femmes être violées; la folie mémorielle de sa grand-mère Sadie, obsédée par la Shoah, qui lui donne un nom juif, le rend indifférent aux horreurs de ce monde: Abu Graïb lui plaît et l'excite : il se masturbe devant Google.

Bref, Salomon devient un monstre du XXème siècle, au lieu d'être un enfant du XXIème.

C'est bien raconté, ceci dit. Les mots de l'enfance, les joies, les bagels à New York, les amours (la petite Nouzha, à Haïfa), mais quelque chose dans le propos me gêne.

L'enfant du XXIème siècle serait enfermé dans les failles, des névroses de ses parents, de ses grand-parents?

Je ne crois pas cela.

Cela voudrait dire, d'un point de vue politique, que Bush et Schwarzenegger seraient les produits du nazisme, par exemple. Qu'Abu Graïb serait né de Sabra et Chatlila.

Et ça, ce sont des raccourcis historiques.

Notre époque n'est pas l'enfant monstrueux d'une autre.
Notre époque est autre.

Je n'en veux pas à Nancy Huston de raconter des histoires de famille, ce qu'elle fait très bien; je lui en veux de les accoler à l'Histoire, et d'en tirer de telles leçons.

mardi 22 août 2006

dimanche 23 juillet 2006

Jeux interdits




Ne pas s'impatienter de lire les romans de la rentrée.

Dans quelques semaines, nous serons peut-être nauséeux, à force de lire dans les magazines ou les journaux "Les bonnes feuilles de l'automne", "Le dernier opus de Nancy Huston est brillant" ou encore "Alice Ferney, encore une fois, par une prose subtile et nuancée, bouleverse notre rapport au monde". On peut bien attendre septembre pour savoir que le nouveau personnage d'Amélie Nothomb s'appelle Péroxyde, ou Apostat.
Donc, en attendant, on peut lire des romans périmés (c'est-à dire, ceux sortis en juin).
Il y en a un que j'aime bien. C'est La prise de Makalé, d'Andrea Camilleri. C'est l'histoire d'un petit garçon italien sous Mussolini, qui est fasciste. C'est comme ça. C'est un sale petit facho, un Ballila qui rêve d'enfoncer son mousqueton dans le corps d'un communiste, et qui est follement endoctriné. Et consentant, pour autant que l'on soit consentant à sept ans. Michilino est plutôt perdu dans sa foi catholique, son endoctrinement fasciste dû largement à un père secrétaire politique, des assauts sexuels donnés par des adultes, des photos de Mussolini dans la salle de classe.
Michilino vit toutes les inquiétudes de l'enfance : sa curiosité est toujours étouffée par des interdits moraux, ou religieux. Comme cette scène assez haletante où il tente d'écouter une conversation de ses parents car il sent bien qu'il se passe quelque chose, mais il recule tout de suite. C'est qu'il a entendu une petite voix.

"Il approcha son visage de l'entrebaillement et recula aussitôt.
Le petit garçon qui aime Jésus et qui est obéissant
N'écoute pas les conversations des grands"


Andrea Camilleri est quand même courageux, parce que c'est difficile de raconter la vie d'un enfant anti-héros. Michilino n'est pas Oliver Twist ni le Petit Prince. Michilino est un petit salaud. On se doute que les adultes sont responsables; mais ce qui me rassure, c'est que Camilleri accuse les fanatiques, pas les hommes.

C'est déjà ça.

Andrea Camilleri, La prise de Makalé, Fayard, 18 euros.

mercredi 28 juin 2006

Usage de faux

Trois véritables écrivains proposent des histoires de vrais faussaires et de fausses vraisemblances




Menteur, menteur


Alors, d’abord, Michel Braudeau. Dans un petit livre, Faussaires éminents, il nous raconte Vrain-Lucas, (le monsieur qui écrivait de fausses lettres de Blaise Pascal à Newton et qui les vendait à un académicien crédule.) Ou bien Hans Van Meegeren, le monsieur qui copiait si bien Vermeer que tout les experts s’y sont trompés.
Michel Braudeau parle aussi d’Orson Welles. Ce monsieur avait annoncé en direct la fin du monde, à la radio, en 1927. (Après, il a fait des films prétentieux, où il jouait à être Orson Welles.)
Bref, dans Faussaires éminents, on apprend autant de choses sur la crédulité des uns que sur la duperie des autres.



Faux-semblants


C’est un peu comme dans le Passe Muraille, de Marcel Aymé. Sauf que là, c’est Ubiquité, de Claire Wolniewicz.
Adam ressemble à tellement de personnes qu’on le confond avec un dentiste, un acteur, ou un pharmacien. Du coup, il saute sur l’occasion quand on le confond avec un trafiquant d’art et il réalise une copie troublante de l’Origine du Monde, de Courbet.(le fameux tableau d’un sexe de femme).
Et Claire Wolniewicz de dérouler une jolie petite intrigue, assez haletante en vérité. On n’apprend que peu de choses sur Adam le Faussaire, ni sur le monde de l’art ; mais on retient son souffle quand Adam, poursuivi par des méchants trafiquants, se retrouve dans une HLM, l’Origine du Monde devant son nez (enfin, façon de parler).
Plaisant et intelligent.




Dans un monde réellement renversé, le faux est un moment du vrai (Guy Debord)

En l’occurrence, Excusez les fautes du copiste est un vrai bon moment.
Comme Adam, ou bien les anti-héros de Braudeau, le héros de Grégoire Polet est peu un raté. Il rate tellement sa vie qu'il dit qu'il est prof de dessin dans une "école de naphtaline", ce qui veut tout dire. Il s'ennuie. Pour offrir un beau piano à sa fille (qui, elle, est talentueuse), voilà qu'il commence à copier des tableaux, d'Emile Claus ou de Wouters.
C'est une vraie histoire belge, qui finit en prison, qu'on suit comme un polar. Et puis, maintenant qu'on a lu Braudeau, voilà qu'on pense à l'histoire de Van Meegeren et Vermeer. Il faut croire que les faussaires sont parfois de bons peintres, mais surtout d'excellents personnages de roman.



Michel Braudeau, Faussaires éminents, Gallimard.
Claire Wolniewicz, Ubiquité, Viviane Hamy.
Grégoire Polet, Excusez les fautes du copiste, Gallimard.

lundi 5 juin 2006

Pour faire un bon roman français







1)Prenez un dépressif.





Sandrine Bonnaire lui demandait pourquoi il était triste, et il lui répondait "Je ne suis pas triste, je suis fatigué". Moi aussi depuis quelque temps, je n'avais plus que cette réponse à offrir.

(Olivier Adam, Passer l'hiver)


2)Prenez un dépressif intoxiqué, de préférence.




J'ai perdu ma boîte de Temesta. Inconcevable coup du sort, je ne sors jamais sans ma boîte de Temesta.

(Laurent Sagalovitsch, Loin de quoi ?)

3)Soyez misogyne.

Votre femme vous a toujours trouvé un peu taciturne, très peu démonstratif, alors qu'en fait, c'est juste de l'indifférence.
(Jean-Baptiste Gendarme, Table rase)


4)Soignez vos métaphores.


Cher Mozart, merci. Tel un chirurgien des sentiments, tu m'as opéré de tes doigts habiles et je me porte mieux.
(Eric-Emmanuel Schmitt, Ma vie avec Mozart)

mardi 2 mai 2006

vive le minimalisme


Sur les couvertures des éditions Verticales, il faut le savoir, il n’y a pas de majuscules. C’est comme ça. D'ailleurs, pour illustrer ce parti-pris, cette collection-ci s’intitule Minimales. Cela me rappelle ce poète américain, ee cummings, qui lui non plus ne mettait jamais de majuscules, et qui est mort en 1962 (tiens, comme Marilyn Monroe... Sauf que c’est là leur seul point commun).

Alors, le vif du sujet, c’est Maylis de Kérangal,et son roman ni fleurs ni couronnes. Une petite illustration minimaliste sur la couverture, -des roches et des cendres-, une quatrième de couverture qui parle de «libérer la matérialité physique et poétique du monde». Allons bon, encore un roman-haïku peu ou prou métaphysique ? Un petit laïus sur l’immatérialité du monde et des éléments ?

Eh bien, non.

Cette femme-là sait planter un décor. Elle pourrait faire du reportage, tant elle prend les mots, les associe pour en faire jaillir leur sens, pur, sans jamais écrire de clichés. Finbarr Peary vient au monde, comme elle dit, « gras et splendide, d’une mère à demi-morte et d’un père faible et brutal». Cela vous résume un destin. Elle poursuit sa description, incise quelques phrases. « Des hameaux poitrinaires s’y disputent la boue, la terre et les racines, les poignées d’herbe sale ». Vous l’aurez compris : on est en Irlande au début du siècle, bien avant que les hommes n'y fabriquent des ordinateurs. Finbarr Peary pense à quitter Sugaan et son lot de pochetrons précaires pour tenter sa chance ailleurs, puisque «Sugaan c’était tout et Sugaan c’était le néant».
Mais il faut croire que Finbarr n’en resterait pas là, puisqu’un cargo s’échoue, qu’il rencontre une jeune fille. Une jeune fille de la ville, «enfin, d’une autre ville», dirait Brel.
Avec elle il se livre à un jeu délicieux : le repêchage des naufragés du Lusitania contre quelques livres. Une livre par tête et le jeu macabre commence. L’intrigue, puisqu’il n’y en a pas, se déroule sur une barque dans la nuit glaciale d’Irlande, sans étoiles probablement pour ceux qui aiment les clichés.

On dira juste les mots secs et précis, on dira juste que ce n’est pas de l’autofiction, on dira juste que cette nouvelle lunaire, élémentaire, sculptée et rabotée comme une miniature de bois, est un bien joli objet d’une quatre-vingtaine de pages.

Maintenant, après l’avoir lue, il faut lire la deuxième nouvelle du recueil,sous la cendre. Une expédition au Stromboli, deux hommes, une femme, la cendre, quelques phrases. « Partir demain, quitter cette île qui le trouble et l’étourdit –face noire stérile, face verte féconde-, figure à la fois le surgissement du monde et sa destruction ». Pierre, Clovis et Antonia, le désir et la cendre.



à vous de lire.



Maylis de Kérangal, ni fleurs ni couronnes, éditions Verticales, "minimales", 12 euros.

lundi 27 mars 2006

Lucie au LSD


Ce roman possède la quatrième de couverture la plus étrange au monde. Derrière une photo d’échiquier géant, un texte. « A gauche, André est un homme de gauche, évidemment. A droite, André est un bourgeois de droite. A gauche comme à droite, un crime se prépare ». Voilà pour le synopsis. Puis, l’affaire se complique. « Supposons que gauche et droite aient fusionné, comme disons, les deux moitiés d’un cerveau. Serait-il alors possible que la moyenne des deux meurtres soit une lune de miel ? »

Ahurissement. Quelque chose m’échappe. Confusément, je devine qu’il se trame quelque chose avec les pages du roman, une histoire de direction. Gauche, droite, André, Lucie, trois parties dans le roman, Gauche, Droite, Ensemble. Puzzle.
C’est un exercice de style, je me dis. Bon. Je commence la partie qui s’appelle « Gauche » en ne lisant que les pages de gauche. C’est ça la clef du bouquin, je présume. Résultat : des dialogues qui frisent le surréalisme.
«-Aikido ?!
Il y avait dans l’intonation une tendresse infinie ».


Bon, c’est pas ça, me dis-je. Fatiguée d’errer dans les pages, je poursuis le bouquin.
Au turbin, au turbin !

Miracle : à la page 88, la partie « Ensemble » me révèle l’astuce. Complaisamment, Iegor Gran a fait le boulot à ma place. Il a fusionné les pages de gauche de la partie «Gauche » avec les pages de droite de celle de « Droite », pour construire l’histoire « Ensemble ». Et là, stupéfaction : ça marche.

André et Lucie, ce couple de bourgeois fatigués et prêts à se trucider mutuellement pendant les deux premières parties, atteignent le nirvana domestique dans la troisième. Non pas que comme personnages, ils aient autant de chair que George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf. On est très loin aussi de l'épaisseur psychologique de la cruche normande Bovary et son Charlie à casquette...
...Il n’empêche : j’admire la virtuosité mathématique d’Iegor Gran. Ce petit fantaisiste a composé son roman en imbriquant des pages, des personnages, et a lié le tout par quelques astuces lexicales admirables. Les personnages changent de sexe selon les histoires, les bougres. C’est à s’y égarer, mais de plaisir. La langue est fleurie et sent bon son Raymond Queneau. Exemple: « Le vaisselier sourit : on parlait de lui».
Une petite mignardise, mon bon monsieur.

Iegor Gran, Les trois vies de Lucie, P.O.L.
16,50 euros.

jeudi 23 mars 2006

"Ce qui est précieux", selon Manu Larcenet (BD)


Très agréable de commencer un blog avec un titre pareil, je l'avoue.

Très agréable également de relire Manu Larcenet, un jeune dessinateur comme je les aime, bien que je n'y connaisse rien. Le troisième morceau de sa trilogie "Le combat ordinaire" est sorti vendredi dernier. J'en ai frétillé dans mon lit en apprenant la nouvelle sur France Inter. Je ne suis pas la seule. Tout le monde se reconnaît en Marco. Marco, c'est un photographe breton qui ne dort pas assez, fume trop, et s'est installé avec une vétérinaire dans une maison de campagne parce que de toute manière, Paris c'est trop cher.

Le teint toujours chiffonné, Marco photographie des gueules d'ouvriers sur les docks pour en faire un bouquin qu'il espère publier, parce que ça lui rappelle son papa. Sauf que son papa vient de mourir, et que Marco ne sait pas faire le deuil. Alors nous, comme on n'est pas plus doués en matière de deuil que Marco, on le suit. On le suit dans ses silences. Dans ses gouffres, quand le dessin devient tout gris, tout noir, que Larcenet griffonne un gros plan, puis un autre, de l'atelier de papa. Quand il évoque la solitude de maman qui attend à l'ombre du peuplier, sur une petite chaise. On suit Marco quand il crispe la mâchoire, et même quand il essaie d'être drôle. On se retrouve, l'album à la main, un peu plus triste que d'habitude, c'est vrai. Mais on a effleuré le dérisoire de la mort, la joie d'être vivant. Ce qui est reste, ce qui est précieux. Je trouve que c'est déjà pas mal.


Manu Larcenet Le combat ordinaire, 3. Ce qui est précieux (Dargaud), 13 euros.